|
2 Faut-il interdire l'usage de la flûte à bec ?
La réussite est liée à la
pertinence pédagogique et aux compétences musicales du professeur, vous l'avez
compris. Et avec la flûte, ce n'est pas plus facile, contrairement à ce que
l'on pouvait croire dans les années 70 !
Mais considérer la flûte comme un handicap pour l'éducation musicale serait
une erreur de jugement tout aussi préjudiciable. De nombreux professeurs
réussissent très bien avec la flûte à bec et seraient gravement déstabilisés
dans leur métier si, d'aventure, on venait à les contraindre de s'en priver.
Et
avant «d'interdire», il aurait déjà fallu cadrer son usage depuis son
apparition à la fin des années 60. Or, seuls les programmes de 1995 donnent
une légitimité à la pratique instrumentale qui était simplement ignorée jusque
là. Et les professeurs ont eu beaucoup de mérite à innover et évoluer dans ce
domaine sans un minimum de directives ...
|
|
3 Que faudrait-il pour rendre plus positive l'image de la flûte à bec ?
Toutes les conditions exposées ci-dessous sont impératives et on ne peut faire
l'économie d'une seule :
1.
Que les professeurs qui l'utilisent en aient une connaissance technique
élémentaire.
Point n'est besoin d'avoir étudié longuement la flûte en conservatoire (encore
que cela ne nuirait pas, bien au contraire), mais au moins avoir une maîtrise
instrumentale suffisante pour jouer avec musicalité et transmettre à la classe
par l'exemple :
un phrasé lié à une articulation cohérente,
une justesse liée à la conscience du timbre,
une aisance liée à une
digitalité soucieuse des bons doigtés et d'une
bonne tenue de l'instrument.
2.
Que les textes abordés en cours s'enchaînent dans une progression musicale
rigoureuse.
Pas seulement une progression de
doigtés réaliste (faut-il commencer par le si ou le mi aigu ?) mais une réelle
progression musicale incluant la compréhension du langage (aussi bien par sa
structure rythmique que mélodique ou formelle) et sa restitution dans le respect
de la dynamique (articulation, nuances) et du style.
3.
Que l'on joue à la flûte ce qui a musicalement du sens sur cet instrument.
Un thème de symphonie est souvent
inabordable techniquement et ne peut que souffrir d'une adaptation réductrice
(le Dolmetsch Consort a jadis transcrit une ouverture de Wagner pour ensemble de
flûtes à bec... dans le cadre d'un festival Hoffnung du rire !).
La mélodie d'une chanson perd souvent son intérêt dans une version de flûte
inadaptée. Sans pour autant s'en tenir au seul répertoire historique de la flûte
à bec (danses de la Renaissance, pièces baroques simples...) ni l'ignorer, il
convient de savoir choisir ce qui est abordable par les élèves dans un niveau
considéré, tout en privilégiant l'intérêt musical lié aux styles que l'on sera
capable de restituer par le jeu de la classe et l'accompagnement approprié.
Fi des intégrismes ! La flûte à bec peut jouer aussi bien jazzy que
traditionnel, baroque que contemporain. Le tout est d'être suffisamment musicien
pour situer les limites ... du ridicule.
4.
Que l'on se donne les moyens de réussir.
- imposer un
choix d'instrument pour un résultat sonore acceptable (flûte à bec à
doigté baroque, exigence de qualité de fabrication pour éviter la flûte de
supermarché au timbre dévastateur),
- donner un minimum de formation technique aux élèves
(tenue, bons doigtés, travail des enchaînements digitaux, de l'articulation, du
phrasé et du timbre...) tout en menant un enseignement collectif ;
- contrôler individuellement les progrès, prendre
en compte l'hétérogénéité et diversifier les pratiques
en fonction des compétences...
|
|
4 Quel avenir pour la flûte à bec au collège ?
Au-delà de la flûte, c'est en fait toute la question des pratiques
instrumentales collectives qui se pose.
Y a t'il vraiment la place dans
le cours pour cette activité "chronophage", comme on se plaît à le dire
aujourd'hui ? La réponse engendre aussitôt d'autres questions peut-on mener un
enseignement musical attrayant sans aborder, même modestement, une pratique
instrumentale ? Le chant pourrait-il favoriser seul cette ouverture musicale
que nous voulons donner à tous les élèves ? L'histoire de notre discipline
prouve que non, et l'intrusion incontrôlée de la flûte répondait à ce besoin
de concrétiser l'étude du langage musical par une pratique instrumentale. Peu
nombreux sont les musiciens uniquement chanteurs, et leurs limites musicales
apparaissent vite.
L'instrument attire,
séduit, et fait prendre conscience
de notions qui, vocalement, demeureraient trop abstraites.
Aujourd'hui, les pratiques
ont tendances à se diversifier : percussions, nouvelles technologies complètent
ou supplantent le jeu à la flûte.
Dans tous les cas, on ne
peut faire l'économie d'une réflexion
didactique approfondie et de l'élaboration de progressions
rigoureuses et cohérentes.
La
flûte à bec reste néanmoins un instrument abordable et adapté à l'éducation
musicale.
Par sa petite taille, son moindre
coût et la facilité de la faire acquérir par les élèves, elle permet une
pratique personnelle en dehors du cours.
Sa simplicité d'émission et ses qualités sonores
(car une classe qui joue bien, ne serait-ce qu'à l'unisson, c'est aussi musical
qu'une classe d'orchestre) autorisent la constitution
d'ensembles associant les autres instruments de la famille (alto, ténor,
basse) et l'ouverture sur des répertoires diversifiés
(musiques traditionnelles, musiques des Andes ou des îles, oeuvres originales de
Britten, Hindemith, Tansman, etc...).
Là où
l'on a su mener une formation efficace des professeurs pour l'utilisation de la
flûte à bec, les résultats sont satisfaisants aussi bien en ruralité qu'en ZEP
ou en collège de centre ville. Ce qui ne veut pas dire que les professeurs n'y
rencontrent pas de difficulté. Il ne faut pas confondre ce qui relève de la
maîtrise d'un enseignement disciplinaire et ce qui est conditionné par le
fonctionnement - ou les dysfonctionnements - d'un établissement. Quand les
élèves ne respectent plus rien dans un collège, il n'y a aucune raison pour
qu'ils fassent des efforts pour jouer de la flûte. Encore que ...! Mais le débat
déborderait du cadre strictement didactique auquel nous souhaitons nous tenir.
|
|
5 Conclusion, sur un mode optimiste…
«Si tu ne joues pas régulièrement de la flûte, la flûte se jouera de toi»
disait Jean HENRY, fervent prosélyte de la flûte à bec dans les années soixante.
Continuité, régularité et
progression cohérente
sont les règles pour réussir toute activité instrumentale,
que ce soit en flûte, en
clavier ou en percussion. Toute appropriation nécessite effort et travail. Et de
cela naît la satisfaction et le plaisir musical d'autant plus grands qu'ils
représentent pour l'élève une conquête sur lui-même.
Grâce à la flûte à bec,
beaucoup d'élèves ont découvert
ce que leur milieu social n'aurait jamais pu leur fournir :
un accès à la musique.
Nombre d'entre eux ont
d'ailleurs prolongé cette initiation instrumentale par l'étude d'un instrument
en école de musique. Que les professeurs qui en sont convaincus persévèrent en
toute sérénité : ils ont là le moyen de forger l'enthousiasme des jeunes de tous
bords et de les intéresser à la musique. Que ceux qui pensent que d'autres voies
sont préférables s'y investissent et communiquent leurs trouvailles. Mais
surtout, que chacun éprouve pour son métier la satisfaction du travail bien fait
et du devoir accompli. Les élèves en tireront toujours quelque chose ...
En s'imposant sans avoir été imposée, la flûte à bec a
démontré
que toute initiation musicale nécessite
une expérimentation instrumentale.
|